Dans nos deux premiers articles, nous avons exploré la physique du transistor Bi₂O₂Se puis ses implications potentielles pour l'entraînement des modèles d'IA. Ce troisième article change d'échelle : il ne s'agit plus d'un composant en laboratoire, mais de la question, déjà bien réelle aujourd'hui, de l'énergie que consomme l'IA — et de ce que cela pourrait signifier si la croissance actuelle se poursuit. Nous nous appuyons ici sur des données publiques (AIE, Ember, Eurostat, NBS Chine) et sur une thèse qualitative de Gavekal Research, cabinet d'analyse macroéconomique connu pour son regard sceptique sur l'économie chinoise.
Un constat de départ : l'IA est déjà une ligne budgétaire énergétique
Avant toute projection, un chiffre établi : selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), les centres de données mondiaux consommaient environ 460 TWh en 2022, soit près de 2 % de la demande électrique mondiale. L'AIE prévoit que cette consommation pourrait doubler d'ici 2026 sous l'effet de l'IA, sans que cela constitue une certitude absolue — il s'agit d'une projection, pas d'une mesure.
Demande électrique des data centers par région (2024)
Source : AIE, Energy and AI (2025) — total mondial 415 TWh.
L'angle chinois : produire de l'IA moins chère pour gagner en influence
C'est ici qu'intervient la lecture de Gavekal Research. Dans une note publiée le 7 août 2026 ("Geoeconomic Monitor: China's AI Moonshot", Tom Miller et Tom Holland), les analystes avancent une thèse claire : la Chine cherche à construire un écosystème d'IA alternatif à celui des États-Unis, en misant sur des modèles moins coûteux pour gagner en influence auprès des pays du Sud global. Gavekal souligne toutefois que cette stratégie ne tiendra que si Pékin maintient un engagement réel d'ouverture de ses modèles — une condition politique, pas seulement technique.
Or produire de l'IA "moins chère" implique presque toujours des data centers plus nombreux ou plus intensifs, donc plus d'électricity consommée à l'échelle nationale — c'est ce lien entre stratégie industrielle et énergie qui nous intéresse ici.
Le nœud du problème : l'électricité chinoise reste largement carbonée
Selon les données de la National Energy Administration (NEA) chinoise et de Global Energy Monitor, le charbon représentait encore environ 60 % du mix électrique chinois en 2023, malgré une croissance rapide du solaire et de l'éolien. Cela signifie qu'une hausse de la demande électrique liée à l'IA en Chine se traduit, dans les conditions actuelles, majoritairement par une hausse de la production au charbon.
Prix de l'électricité industrielle en Europe : multiple vs autres régions
Source : AIE, Electricity 2025 — lecture prudente basée sur les descriptifs textuels de l'agence.
Un scénario explicite, pas une prévision : +10 % de consommation liée à l'IA
Pour rendre ce sujet concret, posons une hypothèse de travail clairement identifiée comme telle : et si la demande électrique des data centers d'IA en Chine augmentait de 10 % sur les prochaines années, en plus de la trajectoire déjà anticipée par l'AIE ? Ce n'est ni une prévision de l'AIE, ni un fait observé, ni une estimation officielle chinoise — c'est un scénario que nous construisons pour illustrer l'ordre de grandeur des enjeux.
Avec un mix électrique dominé à 60 % par le charbon, cette hypothèse de +10 % se traduirait mécaniquement par une hausse des émissions de CO₂ liées au secteur électrique chinois, sauf accélération marquée du déploiement renouvelable — ce qui est précisément la variable politique évoquée, par Gavekal.
Il convient toutefois de nuancer ce constat par les évolutions structurelles en cours. La Chine accélère massivement le déploiement de capacités hydroélectriques et nucléaires qui, à l'horizon 2030-2035, modifieront sensiblement la donne. Le mégaprojet hydroélectrique du bas Yarlung Zangbo (complexe de Médog), dont la construction a débuté en juillet 2025, prévoit une puissance installée de 60 à 81 GW — l'équivalent de trois barrages des Trois-Gorges - pour une production annuelle estimée à 300 TWh. Sa mise en service progressive est programmée à partir de 2030, avec une pleine exploitation en 2035.
Parallèlement, le parc nucléaire chinois connaît une expansion sans précédent. Selon le 14e plan quinquennal (2021-2025), la capacité nucléaire installée doit atteindre 70 GW en 2025, puis 150 GW en 2035, avec un objectif de 200 GW à l'horizon 2050. La Chine compte actuellement 26 réacteurs en construction, soit la plus importante flotte de chantier au monde. Ces nouvelles capacités, combinées à la montée en puissance du solaire et de l'éolien, devraient permettre à la Chine d'atteindre son objectif de pic des émissions de CO₂ avant 2030. Dans ce contexte, une hausse de 10 % de la consommation électrique liée à l'IA ne se traduirait donc pas mécaniquement par une augmentation proportionnelle des émissions, mais serait en partie absorbée par ces nouvelles infrastructures bas carbone - à condition que leur calendrier de déploiement soit tenu.
Et en Europe ? L'écart de prix de l'électricité, un fait déjà là
Indépendamment de tout scénario futur, un fait est déjà mesurable aujourd'hui : le prix de l'électricité industrielle en Europe reste structurellement plus élevé qu'aux États-Unis et qu'en Chine, selon les données d'Eurostat et de l'AIE.
Capacité installée en Chine : charbon vs renouvelables
Évolution 2020–2024 et projections 2030–2035 (en térawatts)
Sources : National Energy Administration (NEA) pour les renouvelables ; Global Energy Monitor / Global Coal Plant Tracker pour le charbon, recoupées avec les tendances AIE. Projections 2030–2035 : ARE/Asian Power pour le charbon (pic à 1 580 GW en 2030, puis déclin à 1 520 GW en 2035) ; NEA pour les renouvelables (objectif de 3 600 GW de capacité solaire et éolienne en 2035).
Ce différentiel n'est pas nouveau ni spécifique à l'IA — il préexiste au débat sur les data centers. Mais il signifie que toute hausse mondiale de la demande électrique liée à l'IA s'ajoute, en Europe, à une base de prix déjà plus haute qu'ailleurs, ce qui pourrait accentuer un désavantage compétitif pour les entreprises européennes qui hébergent ou utilisent massivement de l'IA localement.
Chine, Russie, Inde : les contours d'un bloc technologique et énergétique
Les dynamiques de coopération entre la Chine, la Russie et l'Inde sur l'IA et l'énergie s'inscrivent de plus en plus dans le cadre élargi des BRICS. En juin 2025, les académies des sciences des pays BRICS, réunies à Rio de Janeiro, ont proposé la création d'un réseau de solutions climatiques axé sur les technologies de transition énergétique et le développement de programmes conjoints en intelligence artificielle. Ce cadre de coopération scientifique vise à favoriser des partenariats à long terme entre universités et institutions de recherche. Par ailleurs, des collaborations bilatérales se concrétisent également : en août 2025, le directeur général de Rosatom a indiqué que le groupe nucléaire russe s'attendait à élargir sa coopération énergétique avec l'Inde et la Chine.
Dans le domaine plus spécifique de l'IA appliquée à l'énergie, les trois pays développent des approches complémentaires. La Chine optimise ses réseaux électriques via l'IA, tandis que l'Inde déploie des modèles prédictifs dans ses smart grids. La Russie, de son côté, a soutenu l'initiative indienne de création d'un centre de compétences sur les réseaux intelligents. Cette coopération technologique s'accompagne d'une ambition géopolitique, la Russie a affirmé en décembre 2025 la volonté de son pays d'élever sa coopération avec la Chine et l'Inde à un nouveau niveau, évoquant de nombreux projets communs dans les domaines de l'énergie, de l'industrie ou de l'espace. Ce sujet est assez complexe et mérite un article dédié afin d'avoir une vision plus fine sur la situation actuelle et future.
2035 : la Chine, les États-Unis et l’Europe dans la course à l’IA
Un écart de départ qui se resserre
En 2025, le paysage des capacités de calcul pour l'IA est très déséquilibré. Les États-Unis disposent d'environ 35 ZFLOPS de capacité de calcul IA, contre seulement 5 ZFLOPS pour la Chine, soit environ 15 % du niveau américain. L'Europe, pour sa part, accuse un retard encore plus marqué, avec une capacité de centres de données d'environ 8 GW fin 2025, contre 48 GW pour les États-Unis et 27 GW pour la Chine.
Cet écart initial masque pourtant des dynamiques de rattrapage très différentes. La thèse défendue par les analystes de Bernstein repose sur un constat simple : la puissance de calcul dépend autant des semi-conducteurs que de l'énergie pour alimenter les centres hyperscale. Or, sur ce second terrain, la Chine possède un avantage structurel considérable.
L'avantage énergétique chinois : le facteur clé
En 2024, la Chine a ajouté 543 GW de capacité électrique — plus que la totalité de la capacité installée par les États-Unis dans toute leur histoire. En 2025, ce rythme s'est maintenu avec plus de 500 GW de nouvelles capacités, soit dix fois le reste du monde combiné. La production électrique chinoise est déjà plus du double de celle des États-Unis.
Cette avance énergétique se traduit par un avantage de coût et de déploiement : les centres de données en Chine paient moins de la moitié des tarifs électriques américains, et les projets peuvent passer du stade de la planification à l'exploitation en quelques mois contre plusieurs années aux États-Unis.
2035 : trois trajectoires divergentes
À l'horizon 2035, les projections disponibles dessinent trois trajectoires très différentes :
| Indicateur (2035) | États-Unis | Chine | Europe |
|---|---|---|---|
| Capacité de calcul IA (ZFLOPS) | 511 | 1 936 | N/D |
| Capacité data centers (GW) | 130 | 214 | 40+ |
| Demande électrique data centers (TWh) | 430 | 397 | 274 |
| Croissance 2025-2035 | +144 % | +255 % | +303 % |
Source : Bernstein Research, AIE, China Telecom Research Institute — ordres de grandeur, scénario Bernstein pour la Chine (1 936 ZFLOPS).
Puissance de calcul et innovation : le cercle vertueux chinois
La puissance de calcul n'est pas une fin en soi : elle est le moteur de l'innovation. En Chine, cette dynamique est déjà à l'œuvre. Selon la China Telecom Research Institute, l'IA devrait contribuer plus de 11 000 milliards de yuans (environ 1 530 milliards de dollars) au PIB chinois d'ici 2035, soit 4 à 5 % du PIB total. Cette contribution économique massive pourrait entraîner une multiplication par dix, voire par cent de la demande de puissance de calcul.
Sur le plan technologique, la Chine affiche des progrès rapides. L'efficacité des puces IA chinoises, actuellement d'environ 25 % de celle de leurs équivalents américains, pourrait atteindre plus de 50 % d'ici 2035. Parallèlement, le ralentissement de la loi de Moore et l'approche des limites physiques de la gravure des semi-conducteurs créent une fenêtre de rattrapage pour la Chine.
Le gouvernement chinois a formalisé cette ambition dans le plan « AI+ », publié par le Conseil des Affaires d'État en août 2025. Ce plan fixe un objectif en trois étapes : 70 % de pénétration de l'IA dans les secteurs clés d'ici 2027, plus de 90 % d'ici 2030, et l'entrée dans une nouvelle phase d'économie et de société intelligentes d'ici 2035.
Des modèles comme DeepSeek ou Kimi illustrent déjà cette capacité d'innovation : formés sur des jeux de données nationaux ouverts, ils accélèrent la recherche scientifique. Huawei prévoit que d'ici 2035, la puissance de calcul totale de la société aura été multipliée par 100 000, et que les besoins en stockage IA auront été multipliés par 500 par rapport à 2025.
Le paradoxe énergétique chinois
Ce scénario de croissance repose toutefois sur une résolution du paradoxe énergétique chinois. Aujourd'hui, l'alimentation électrique des centres de données en Chine est dominée par le charbon, avec une part proche de 70 %. Même en 2035, dans le scénario de base de l'AIE, le charbon et le nucléaire représenteraient encore ensemble près de 60 % de l'alimentation électrique des data centers chinois.
La montée en puissance des énergies renouvelables et du nucléaire — avec l'objectif de 110 GW de capacité nucléaire d'ici 2030, qui ferait de la Chine le premier producteur mondial — est donc une condition essentielle pour que cette expansion ne se traduise pas par une explosion des émissions. La Chine dispose d'un atout majeur : d'ici 2030, elle pourrait disposer d'environ 400 GW de capacité électrique excédentaire, soit trois fois la demande électrique attendue de l'ensemble des centres de données mondiaux à cette date.
Ce qu'il faut retenir
- La consommation électrique des data centers d'IA est déjà significative et suit une trajectoire de croissance documentée par l'AIE, indépendamment de toute avancée matérielle future.
- La thèse Gavekal est stratégique : la Chine viserait un écosystème IA moins coûteux pour gagner en influence, à condition de maintenir un cap d'ouverture — un pari politique autant que technologique.
- Le mix électrique chinois reste très carboné, ce qui lie mécaniquement la croissance de l'IA chinoise aux émissions de CO₂, qui est de moins en moins problématique avec la création de nouvelles centrale nucléaires et hydro-électriques
- L'écart de prix de l'électricité entre l'Europe et le reste du monde est un fait déjà établi, qui préexiste au débat sur l'IA mais qui pourrait s'aggraver avec lui.
- Le scénario "+10 %" présenté ici est une hypothèse pédagogique, pas une prévision officielle — à traiter comme tel dans toute réflexion stratégique.
Cette série de trois articles montre une même dynamique sous trois angles : la physique des matériaux, ses usages potentiels pour l'IA, et enfin son ancrage géopolitique et énergétique. Le fil conducteur est le même : des avancées réelles et documentées, mais dont l'ampleur exacte et le calendrier restent, à ce stade, incertains — et qui méritent une veille rigoureuse plutôt que des conclusions hâtives.
Sources
- IEA, "Electricity 2024" — iea.org
- IEA, "Electricity 2026" (analyse et prévisions) — iea.org
- Eurostat, statistiques des prix de l'électricité — ec.europa.eu/eurostat
- National Energy Administration (NEA) de Chine, données de mix électrique
- Global Energy Monitor, suivi des capacités charbon en Chine — globalenergymonitor.org
- National Bureau of Statistics of China (NBS)
- Gavekal Research, "Geoeconomic Monitor: China's AI Moonshot", Tom Miller & Tom Holland, 7 août 2026 — research.gavekal.com
- BRICS, déclarations des académies des sciences, réunion de Rio de Janeiro, juin 2025
- Rosatom, déclarations du directeur général sur la coopération énergétique, août 2025
- China Dialogue, "Le mégaprojet hydroélectrique du bas Yarlung Zangbo", analyse du barrage de Médog
- World Nuclear Association, "Nuclear Power in China", mise à jour sur le parc nucléaire chinois
- Agence internationale de l'énergie (AIE), "An updated roadmap to China's 2060 carbon neutrality", octobre 2024
- Reuters, "China's Medog hydropower project to start operation in 2030", 26 décembre 2024
- South China Morning Post, "China's nuclear power capacity expected to reach 150 GW by 2035", 2 novembre 2024
- Bernstein Research, "Can China achieve AI supremacy?", mars 2026
- China Telecom Research Institute, "Rapport sur l'industrie du calcul intelligent (2025)"
- Conseil des Affaires d'État chinois, "Ligne directrice pour l'approfondissement de l'action 'IA+'", août 2025
- Morgan Stanley, "Europe's data centre boom hits a power wall", juin 2026
- Roland Berger, "AI infrastructure: Mapping the global data center race", juillet 2026
- Huawei, rapport sur le monde intelligent 2035, septembre 2025